SABATHE
Connexion
I.AM · Saison 1 · Épisode 1 · Qui es-tu ?

Deux fois moi

Deux personnes, même prénom, même nom, et un mail urgent qui part chez le mauvais. Pourquoi un nom ne suffit jamais à identifier quelqu'un.

La scène

Samedi, 10 h 15, au bord du terrain. Orel est en mêlée, moi au bord de la touche avec un café tiède. Mon téléphone vibre trois fois de suite. Objet du mail : « URGENT – incident en cours – action requise ».

Je l'ouvre. Rien ne me dit quelque chose. Ni le serveur, ni l'équipe, ni le numéro de ticket. Pourtant le mail commence par « Bonjour Luc », et il est bien adressé à prenom.nom, mon adresse.

Sauf qu'il y a un autre Luc. Même prénom, même nom, dans la même grande entreprise. Lui, c'est son incident. Il attend peut-être ce mail depuis une heure. Moi, je le reçois en regardant mon fils perdre un ballon en avant.

À la mi-temps, Orel vient boire. « Papa, pourquoi tu fais cette tête ? » Je lui montre l'écran. Il réfléchit deux secondes. « Bah, c'est comme au club. Il y a deux Lucas, alors le coach dit Lucas B. et Lucas M. »

Il a dix ans, et il vient de résumer vingt ans de mon métier.

Le déclic

Dans un système informatique, trois choses se mélangent souvent.

  • La personne : l'autre Luc, en chair et en os.
  • Ce qu'on sait d'elle : son nom, son prénom, son service, son téléphone.
  • Ce qui la désigne sans erreur possible : un numéro unique, qui ne dépend de rien d'autre.

Ce troisième élément s'appelle un identifiant. Le nom affiché, lui, est fait pour les humains. Il peut être en double, changer, contenir une faute. L'identifiant est fait pour la machine. Il doit être unique, et ne jamais dépendre du nom.

Une adresse mail est bien unique. Mais elle est construite avec le nom, et elle peut changer de propriétaire. Surtout, personne ne la tape en entier. On cherche un contact par son nom et son prénom dans la messagerie, et on clique sur le premier résultat. Ce jour-là, le premier résultat, c'était prenom.nom@, moi. Le bon était prenom.nom.secondprenom@, lui. La machine n'a rien confondu. C'est l'humain qui a choisi entre deux noms identiques, au hasard de l'ordre d'affichage.

Et au bureau ?

Pour les pairs : trois réflexes. Détecter les homonymes dès la création du compte, et les signaler aux deux personnes. Rendre le nom affiché distinctif, avec un second prénom ou un court code aléatoire de quatre caractères (pas le service ni le site, qui changent à chaque mobilité), pour que la recherche dans la messagerie ne propose pas deux lignes identiques. Et ne jamais rattacher un droit, une liste de diffusion ou une astreinte à un nom, toujours à l'identifiant.

Un autre duo d'homonymes, dans la même entreprise. L'un est chef de service aux ressources humaines. L'autre est l'expert qui gère les changements en production. Mêmes prénom et nom.

Pendant des semaines, l'expert reçoit des demandes d'augmentation de salaire. Pendant ce temps, le chef RH se fait relancer pour valider des mises en production auxquelles il ne comprend rien. Chacun recevait le travail de l'autre, et personne ne savait pourquoi les réponses n'arrivaient pas.

C'est drôle à raconter. Beaucoup moins quand la mise en production attend, ou quand une demande d'augmentation confidentielle atterrit chez un inconnu.

Quand ça tourne mal

En 2004, un sénateur américain célèbre a été retenu cinq fois à l'embarquement. Un suspect utilisait l'alias « T. Kennedy », inscrit sur une liste de surveillance des passagers. Lui a pu appeler directement le ministre, et il a quand même fallu trois semaines pour corriger. Les milliers d'anonymes dans le même cas n'avaient pas ce numéro.

Quand on compare des noms plutôt que des identifiants, on finit toujours par confondre deux personnes. Et c'est rarement la plus puissante qui en paie le prix.

Sources vérifiées le 31/10/2026 : NBC News, août 2004, FactCheck.org, 2015. Précision : le nom « T. Kennedy » figurait comme alias sur une liste de surveillance, et le sénateur a été arrêté à l'embarquement à plusieurs reprises en 2004.

À retenir

  • Un nom sert aux humains, un identifiant sert aux machines.
  • Un identifiant doit être unique, et ne jamais dépendre du nom affiché.
  • Le nom sert à trouver quelqu'un, l'identifiant sert à décider. Une recherche par nom dans la messagerie n'est pas une preuve d'identité.

La semaine prochaineUn bouquet de fleurs, une carte, et un prénom qui n'aurait jamais dû s'y trouver.

← Tous les épisodes de la saison 1